Leçon colombienne

Publié le par Pour la République Sociale

Je vais évoquer la libération d’Ingrid Betancourt.  Je crois que pour une fois il y a quelque chose d’authentique dans le soulagement que tout un chacun éprouve en sachant cette femme bouleversante désormais libre. Les tonnes de pathos qui se déversent  sur le sujet n’y sont pour rien.  On devine que la scène de bondieuseries, sur le tarmac à son arrivée, organisée par les récupérateurs religieux ne me suggérait aussi que de l’exaspération. Bien sur je comprends parfaitement l’intensité du sentiment religieux chez  les croyants et la part que la foi prend dans leur capacité de résistance et de cicatrisation. Mais cette mise en scène m’a choqué. Cela ne change rien pourtant au fond de ce que nous  ressentons tous. La libération d’Ingrid Betancourt soulève en nous quelque chose de fondamental qui déchaine notre empathie. Il s’agit du gout quasi physique de la liberté. Car la détention d’otage comme stratégie de combat est une barbarie qui poursuit comme un cauchemar personnel quiconque y a réfléchi un instant.

LA BARBARIE ORDINAIRE

Cette barbarie nous l’avons mesurée après avoir lu ce qu’a été la détention du journaliste Jean-Paul Kaufman ou de Florence Aubenas. Et les témoignages des premiers otages libérés en Colombie étaient si effrayants ! La pire des images qui nous a fait sentir si violemment de quoi il s’agissait est celle où on la voyait assise, décharnée et comme vaincue par le désespoir de la séquestration, sur ce banc dans la jungle. Les seules images à quoi je puisse comparer l’angoisse que celles-ci dégageaient sont  celles que l’on voit parfois montrant des détenus de Guantanamo, yeux bandés pieds et poings enchainés, déplacés, parfois sur un brancard roulant, par les bourreaux américains qui les torturent à longueur de journée. Bien sur les deux scènes ne sont pas comparables. Celles qui impliquent les Etats-Unis sont bien plus effrayantes puisqu’il s’agit d’une violence d’état appuyée sur une loi qui autorise la torture et la détention arbitraire dans des prisons secrètes ou hors sol réparties dans le monde entier. 40 000 personnes sont ainsi détenues selon la tribune du journaliste Edwy Plenel publiée par l’hebdomadaire « Marianne ». Cette barbarie banalisée par son usage sous toutes les banières ne se banalise pourtant pas dans nos sentiments. Au contraire notre vigilance s’accroit en dépit du nombre des images qui semble la rendre ordinaire.

LA FIN NE JUSTIFIE PAS LES MOYENS

Donc cela ne minimise pas pour autant la condamnation absolue qu’il faut prononcer contre les méthodes des FARC non seulement à propos de la prise d’otage mais d’une façon plus générale à propos de sa stratégie de lutte armée à cet instant de l’histoire de l’Amérique du sud. Si, par improbable une telle stratégie venait à vaincre, quel genre de pouvoir pourrait-elle engendrer sinon une extension et une institutionnalisation des méthodes qui l’aurait fait naitre. La fin ne justifie pas les moyens. En politique et dans la lutte socialiste, la leçon du siècle précédent est que toute la fin est dans le moyen. Léon Trotski écrit dans ses mémoires qu’il ne voulut pas du pouvoir qu’il aurait pu prendre avec l’armée rouge dont il était le chef parce que le pouvoir ainsi conquis n’aurait pas été différent de celui qu’il combattait.. En leur temps, les jeunes gens de ma sorte tiquaient et pour une fois notre maitre à penser nous semblait bien angélique. Mais nous avons été contemporains de faits qui démontrèrent mille fois le sens concret indépassable de ce qui paraissait d’abord être une simple abstraction morale.

 URIBE RESTE UN PION DANS UN JEU QUI LE DEPASSE

Ce que j’écris à cet instant à propos des FARC ne me fait pas du tout perdre de vue la nature du pouvoir d’Alvaro Uribe, le président voyou de la Colombie, ni ses propres liens avec les narco trafiquants et  les assassins des milices para militaires d’extrême droite. Je sais aussi que l’épisode actuel doit se lire dans l’ensemble des faits qui impliquent toute la géostratégie régionale des Etats-Unis, dont Alvaro Uribe est le pion numéro un et  dont les cibles essentielles ne sont pas dans la jungle colombienne mais au Venezuela et dans les pays de la vague démocratique comme Paraguay, Equateur et ainsi de suite. De ce point de vue il est mille fois détestable de lire les commentaires qui constatent, avec une feinte résignation, qu’il semblerait bien que la stratégie de la force soit préférable à celle de la négociation en pareil cas. Ces commentaires font comme s’il s’agissait d’une affaire criminelle de droit commun opposant un gang de méchants à une police de gentils. Car il est totalement absurde de perdre de vue que, quoique l’on pense des méthodes des FARC, et on vient de lire ma condamnation argumentée à leur sujet, que le conflit colombien demeure de nature politique.  Et donc on doit s’interroger sur ce que peut être la sortie politique de la crise en Colombie, d’un point de vue progressiste. Cela ne consiste certainement pas à tresser des lauriers aux  militaires colombiens qui n’ont pas hésité il y a quelques mois à bombarder l’Equateur voisin pour continuer leur combat contre les Farc, inaugurant ainsi un « droit de suite » dont tout le monde sait dans la région quel prétexte il peut être pour tous les débordements d’ingérences. C’est, depuis l’origine du lancement du plan cocaïne impulsé par les Etats-Unis à partir de la Colombie, la hantise de toutes les gauches latinos américaines de ce secteur.

LA SOLUTION C’EST LA DEMOCRATIE

En Colombie, la solution ce n’est certainement pas plus qu’ailleurs la social démocratie déchue qui s’y trouve. Le « Parti Libéral » colombien, membre de l’internationale socialiste, a déjà montré qu’il méritait assez bien son nom pour n’être rien d’autre qu’un lamentable leurre confortant le pouvoir conservateur à poigne. Dans le genre du parti Démocrate italien qui a permis l’écrasante victoire de Berlusconi. Suivez mon regard en France. Mais en Colombie, sur ce plan, il y a du neuf. L’autre gauche a su, en se rassemblant, marquer un point décisif. Aux dernières élections législatives, elle a formé un front, le « pole démocratique ». Et ce front a réuni le double des voix du parti libéral social démocrate, atteignant les 25%. Il existe donc en Colombie une alternative de gauche en plein essor.  A terme, d’une façon ou d’une autre, en continuité avec ce qui se passe partout ailleurs en Amérique latine, elle menace le pion américain qu’est le gouvernement colombien. La propagande mondiale va donc très vite poser ses pions en ordre. Valoriser Uribe, pointe essentielle du dispositif nord américain, valoriser le rôle politique positif de l’armée colombienne, « modernisée et démocratisée » selon certains observateurs évidemment tout a fait neutre. Au cas où… On sait que Uribe veut un  référendum pour pouvoir se présenter une troisième fois aux élections présidentielles ce qu’interdit aujourd’hui la constitution colombienne. C’est ce qu’avait voulu faire Chavez. On se souvient que cela déclencha une vague de propagande obscène contre la prétendue tentative de Chavez de briguer la « présidence à vie ». On note le silence assourdissant des mêmes quand c’est Uribe qui le tente… C’est dire ce que valent certaines indignations et certains journalistes qui les portent en bandoulière comme l’ancien  guérillero meurtrier  repenti, Paolo Paranagua du journal « Le Monde », qui en a fait son gagne pain entre Miami et cocktails d’ambassade. Ceux là on déjà titré que le gouvernement vénézuélien «  se dit satisfait » par le dénouement pour Ingrid Betancourt. Ca devait être encore trop de mansuétude. Le lendemain le correspondant du journal « sur place », écrivant depuis Rio de Janeiro ( !) comme le précise sa dépêche publiée dans « Le Monde »  de samedi (comme si qualqu’un commentait la politique française depuis Stokolm) , ajoute donc le fiel au fiel pour noter que Chavez "a mis vingt heures avant de se réjouir", contrairement à ce qu’écrivait son propre journal la veille… Et "d’analyser" comme un "coup dur pour Caracas" la libération d’Ingrid Betancourt.  Ce genre de manipulations nous enseigne que la joie pure qui étreint certains organe de presse inclut des aspects qui ne peuvent échapper qu’aux naïfs. Dés lors notre devoir, à gauche, est d’être vigilant et d’ouvrir les douches froides qui s’imposent à propos du triomphe d’Alvaro Uribe. Nous ne gagnerons rien à justifier ses méthodes au motif que nous condamnons celles des FARC. Là non plus, certaines fin louable ne valent pas quitus pour tous moyens. Notre choix est celui de la lutte démocratique et du règne du suffrage universel. Il nous faut protéger politiquement les chances de la solution que représente le « pôle démocratique ». C’est pourquoi il faut rappeler que sans la mobilisation des français, gauche et droite d’ailleurs réunies sur ce sujet, Ingrid Betancourt ne serait pas libre. Ce qu’elle dit elle-même. Alvaro Uribe n’est pas notre héros du seul fait que la libération d’Ingrid Betancourt était notre combat.

http://www.jean-luc-melenchon.fr/?p=604#more-604

Publié dans prs69

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