Les crises d’amnésie d’un patron de l’UIMM

Publié le par Pour la République Sociale

Devant le juge d’instruction, un ex-dirigeant de l’organisation patronale fait parler les morts, mais ne se souvient d’aucun nom. Un grand numéro de bouffonnerie.

Ils sont formidables, ces dirigeants de l’UIMM, anciens ou actuels, qui défilent depuis des semaines dans le bureau du juge Roger Le Loire. Tous ont à se reprocher des compléments de salaire ou des surretraites versés en espèces. Tous sont mis en examen pour recel d’abus de confiance ; et tous font devant le magistrat le même numéro : « Oui, Monsieur le Juge, il y avait des politiques, des syndicalistes et des journalistes qui ont touché ; mais non, Monsieur le Juge, je ne me souviens pas qui ni comment. »

Puis, leur devoir accompli, ils repartent tranquillement , sans avoir oublié de mettre en cause le MEDEF, l’ex-CNPF, dont la présidente, Laurence Parisot, a eu tort de les flinguer publiquement lors de la découverte de l’affaire.

Le numéro le plus désopilant a été exécuté par Jacques Gagliardi, qui, de 1979 à 1995, fut le directeur des études et des relations extérieures de l’UIMM, un poste aussi stratégique que politique dans une organisation patronale. A preuve, le procès-verbal, de son interrogatoire, en date du 16 juillet, que le « Canard », comme « Le Monde » (25/7) a pu consulter. Professeur d’histoire

A peine installé dans le bureau du juge, Jacques Gagliardi, qui, au temps de ses études en sciences politiques et de sa carrière de militaire, fut un militant de droite dure, lui assène, en guise de déclaration préliminaire, un très approximatif cours d’histoire du patronat de la métallurgie : « Tout le monde sait, dit-il, que bien avant 1914 des campagnes électorales sont financées par le Comité des Forges (ancêtre de l’UIMM). M. Georges Mandel, qui était d’origine modeste, men ait grand train, et tout le monde se demandait d’où il tirait son train de vie. Eh bien, c’était le Comité des Forges qui subvenait à ses besoins, comme pour bien d’autres. »

Ainsi, le seul nom que cite Jacques Gagliardi est celui de Georges Mandel, alors que les historiens de la IIIème République citent bien d’autres noms, mais jamais le sien. Ce choix ne laisse pas de surprendre. Car cet ancien collaborateur de Clémenceau, juif et antiraciste, déporté par les nazis puis livré à Vichy, finira sa vie en 1944 dans une forêt, assassiné par des miliciens. Mandel fut l’un des plus farouches opposants aux accords de Munich et à la politique d’apaisement avec Hitler et Mussolini que cherchaient à imposer les maîtres des forges. Mémoire très sélective

Jacques Gagliardi en vient à 1966, date à laquelle il entre au service d’une filiale de l’UIMM, et , là, il se souvient. Oui, à l’époque, il y avait bien « de la distribution d’argent en espèces à des hommes politiques de tout bord, hormis le Parti Communiste. A l’époque, il n’y avait pas d’extrême droite, mais des membres du Parti Socialiste y participaient pleinement, y compris Mitterrand ». Petit problème : en 1966, François Mitterrand n’était pas membre du Parti Socialiste, dont il ne prit la carte que le jour de 1971 où il en devint, au congrès d’Epinay, le premier secrétaire. Et, en 1966, le PS n’existait pas : il fut créé, sur les restes de la SFIO, en 1969, par Alain Savary.

Puis arrive un morceau de choix qui n’a qu’un but : enquiquiner Laurence Parisot, la patronne du MEDEF, en mouillant la maison mère. Gagliardi raconte donc au juge que le CNPF, ancêtre du MEDEF, disposait lui aussi d’un outil « politique ». « Le CNPF comptait un Service des études législatives qui, à ma connaissance, avait une tout autre activité et sans garantie (sic). » Après avoir précisé que ce service était aussi financé en liquide, notamment par l’UIMM, Gagliardi refuse de donner le nom de son responsable. Comme il a été cité au moins cinquante fois dans « Le Canard », rappelons qu’il s’appelait Aimé Aubert et que sa discrétion lui a valu le surnom de « Pharaon ».

Faute de questions du juge, Gagliardi passe à un autre sujet. Oui, le patronat de la métallurgie disposait aussi d’un budget presse : « Par exemple, pour financer, il suffisait de payer des placards publicitaires sans que ceux-ci soient publiés. » Le lecteur de cet interrogatoire se met alors à espérer. Gagliardi, qui était aussi responsable des relations presse, va se mettre à parler. Eh bien non ! il en restera là, le juge Roger Le Loire ayant la courtoisie de ne pas insister. Souvenirs partiels

Le magistrat ose enfin une question précise : « Pouvez-vous me dire si ces trois syndicats (CFDT, FO, CGT) étaient les allocataires de M. Pierre Guillem (alors patron de l’UIMM et donc de Gagliardi) ? » Réponse : « Vraisemblablement. Il m’en a peut-être parlé de façon épisodique. » Les amateurs de faux aveux apprécieront ce « vraisemblablement » et le « peut-être ».

Nouvelle question du juge : « Est-ce que cet argent était remis au responsable en titre du syndicat ou à une autre personne du syndicat ? » Réponse : « Je n’en ai aucune idée. » Ben voyons ! De toutes façon, ce n’est pas Pierre Guillen qui risque de contredire Gagliardi : il est décédé, deux semaines avant cette audition.

A propos de la CGT, d’ailleurs, Gagliardi en remet une couche : Guillen lui aurait « dit qu’il leur (sic) donnait quelques centaines de milliers de francs tous les ans ». Un chiffre dérisoire qui na pas fait tiquer le magistrat mais a de quoi déclencher une franche hilarité : ce serait donc seulement pour « quelques centaines de milliers de francs » que la CGT se serait laissé acheter. A ce prix-là, tous les patrons de France et de Navarre auraient dû en profiter !

Toutes les déclarations de Gagliardi sont de ce tonneau, mais le sommet est atteint quand il doit répondre sans rire à cette question : « M. Guillen vous a-t-il demandé un jour de remettredes sommes en espèces de l’UIMM à des tiers ? » La réponse est bien entendu « non ». Encore un peu et Gagliardi jugerait qu’il n’a jamais rencontré un député ou un journaliste.

Non content de faire parler les morts, Gagliardi trouve le moyen de ne pas dire un mot sur les gaullistes, les pompidoliens, les giscardiens qui connaissaient parfaitement les bureaux de l’UIMM, avenue de Wagram. _ Pas un mot non plus sur les journaux anti-Mitterrand qui, durant la campagne présidentielle de 1974, furent fabriqués, comme le démontré à l’époque « Le Canard », aux frais de l’UIMM et au profit du candidat Giscard. Pas un mot, enfin, sur les députés et les sénateurs, parfois membres du PS, dont l’UIMM inspirait les amendements, comme en ont témoigné ici des assistants parlementaires au bon temps du giscardisme triomphant.

Selon les documents saisis par la police, il est désormais établi que Gagliardi a reçu de l’UIMM 500 000 francs en liquide pour fêter son départ à la retraite, 100 000 par an jusqu’en 2001 et 18 000 euros en 2002.

Ses déclarations à la justice, ou plutôt ses non-déclarations, prouvent en tout cas que l’UIMM a eu bien raison de faire profiter ce bon petit soldat de sa caisse noire

Jérôme Canard

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Publié dans prs69

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