Les 10 soldats français sont morts pour du gaz naturel ...

Publié le par Pour la République Sociale

Lorsque énergie rime avec diplomatie et (quasi) frénésie. Alors que la région bruisse en ce printemps 2008 du son redouté du canon, s’ébranle sous les coups de boutoir de la rébellion et des attentats terroristes (Afghanistan, Sri Lanka, Pakistan) et s’interroge sur les facétieux coups d’arrêt portés au traitement de grands dossiers (cf. nucléaire nord-coréen), l’Asie se révèle également capable de soudaines avancées diplomatiques qu’il convient ici de saluer.

Actuellement en visite en Asie méridionale (successivement au Pakistan lundi, puis au Sri Lanka et enfin en Inde), le président iranien Ahmadinejad en est un témoin privilégié... et intéressé. Dans la capitale pakistanaise Islamabad, en compagnie de son homologue Pervez Musharraf, le chef de l’Etat iranien s’est ainsi employé à rappeler la pertinence du projet régional de gazoduc IPI (Iran, Pakistan, Inde), dit « pipeline de la paix » par ses promoteurs en ce qu’il associe, dans une trame énergétique aux fortes implications stratégiques, les fébriles voisins iraniens, indiens et pakistanais. Ces 2 derniers entretiennent depuis 2004 des rapports certes apaisés et profiteraient, par la construction d’un pipeline long de 700 km, des généreux sous-sols du champ gazier de South Pars (Iran), pour satisfaire leurs demandes intérieures et, dans le cas indien tout particulièrement, alimenter une croissance économique particulièrement gourmande en énergies (l’Inde est déjà le 6e consommateur mondial de pétrole).

Accélérations en série. Longtemps bloqué sur un différend indopakistanais relatif aux droits de transit (jusqu’à fin 2007, Islamabad réclamait une redevance de 57 cents par MBTU, New Delhi proposant pour sa part 15 cents…), le « peace pipeline » suscite à nouveau l’optimisme de ses principaux promoteurs, diplomates et ministres indiens et pakistanais étant semble-t-il parvenus le week-end dernier à aplanir cet

égard de redevances jusqu’alors rédhibitoire. « L’accord IPI pourrait se conclure prochainement » s’enthousiasme M. Deora, l’hyperactif ministre indien du pétrole et du gaz naturel (The Hindu, 28.04). Une bonne nouvelle qui succéda, dans un registre très proche, à une autre annonce collégiale émise peu avant, fédérant elle aussi les pays détenteurs de gaz naturel, transitaires potentiels et destinataires finaux.

Renaissance et relance. Réunis en début de semaine dernière dans la fébrile Islamabad, des émissaires indiens, afghans, turkmènes et pakistanais jetèrent les bases d’un accord énergétique régional ambitieux, initié lui aussi une douzaine d’années plus tôt : le gazoduc Turkménistan- Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI). Esquissé dès 1995 par les gouvernements turkmène et pakistanais, il a pour dessein d’extraire des abondantes réserves gazières turkmènes la précieuse ressource naturelle pour la destiner, en transitant par le territoire afghan, aux marchés du souscontinent indien. Une entreprise qui se relance à point nommé au printemps 2008, période de grande tension sur le cours mondial des hydrocarbures

(voir graphique ci-contre). On notera avec gourmandise qu’en 1996, un consortium (Central Asia Gas Pipeline Ltd.) piloté par Unocal — société pétrolière américaine — se forma pour défendre la viabilité politique et la faisabilité technique du projet. Deux ans plus tard, les talibans afghans, régnant sur Kaboul (jusqu’en 2001), sélectionneront ce consortium au détriment d’un compétiteur brésilien... Après le renversement du régime obscurantiste taliban et le retrait d’UNOCAL du projet, une période de flottement fut observée. Un préaccord confirma en 2002 les (bonnes) intentions d’Achgabat, de Kaboul et Islamabad, avant que la porte ne s’ouvre à l’Inde peu après.

De l’enthousiasme (et du gaz) à revendre. Intarissables sur l’opportunité et la faisabilité du projet TAPI, ses promoteurs pakistanais, turkmènes, afghans et indiens ont fait assaut d’optimisme lors de la récente rencontre d’Islamabad, nonobstant le doublement du coût de réalisation (estimé à 3.5 milliards $ en 2005 ; à 7.6 en 2008) et l’incertitude pesant sur le volume avéré des réserves de gaz naturel (le ministère turkmène du pétrole et du gaz avance le chiffre de 8 000 milliards de m3). D’ici la prochaine réunion de cette assemblée quadripartite (New Delhi ; oct. 2008), on en saura davantage sur la disponibilité de cette ressource.

Obstacles et réalités. Au-delà de l’euphorie ambiante et quelque peu précipitée et, sans remettre en cause l’indiscutable pertinence multiforme (proximité géographique entre l’offre et la demande ; raréfaction de l’offre mondiale ; besoins considérables de l’Inde ; concurrence acharnée de la Chine ; cours du pétrole au plus haut ; moindre coût du gaz naturel ; pollution ; etc.) du binôme énergétique IPI / TAPI, force est néanmoins de relever l’existence d’une batterie d’interférences et d’obstacles, d’origines et de natures diverses, compliquant cette trame régionale enjouée :

une insécurité régionale rédhibitoire : le TAPI transite successivement par le territoire afghan, en proie à la résurgence talibane et aux attentats que l’on connaît, avant de relier le sud-ouest pakistanais et le Baloutchistan, lui-même exposé aux exactions de divers mouvements séparatistes et / ou terroristes. La réalisation physique (exposition des personnels) et la sécurité quotidienne du gazoduc, une fois étiré sur des centaines de kilomètres où l’autorité de l’Etat est toute théorique, ne peuvent à l’heure actuelle être garanties. L’exposition du IPI au péril sécuritaire est toute aussi patente, le Baloutchistan pakistanais, ses gazoducs et installations provinciales subissant déjà quotidiennement les assauts (attaques ; explosions ; destructions) de divers acteurs locaux, telle la Baloch Liberation Army. Dans cette province méridionale comme ailleurs dans le pays, les talibans pakistanais, la nébuleuse terroriste Al Qaïda, ne se priveraient probablement pas de frapper à loisir pareil symbole. 

ingérence extérieure : opposés à la réalisation du gazoduc IPI en ce qu’il servirait les intérêts politiques et économiques iraniens, les Etats-Unis pèsent de tout leur poids sur leur allié indien pour qu’il boycotte cette entreprise. Leur insistance sans cesse renouvelée explique en grande partie le renouveau d’intérêt pour le TAPI, projet appuyé par la Banque Asiatique de Développement… et cautionné par Washington.

contingences intérieures : les rapports entre New Delhi et Islamabad conditionnent la viabilité des 2 projets, lesquels transitent l’un comme l’autre par l’instable territoire pakistanais ; or, dans un contexte de raidissement (nombreux par le passé) indo-pakistanais, la « prise en otage » de l’approvisionnement énergétique indien pourrait être étudiée par Islamabad. Dans un registre différent, à un an des élections générales, le gouvernement indien est exposé à l’ire de divers acteurs influents (cf. parti communiste), lesquels lui reprochent un alignement de plus en plus marqué sur « l’allié stratégique » américain ; au point que le 1er ministre M. Singh semble partisan d’un gel momentané des laborieuses négociations avec Washington sur l’accord de coopération nucléaire civil, au grand mécontentement de l’administration Bush. Or, à la recherche d’une stature internationale à sa mesure, on voit mal New Delhi courroucer la puissante Amérique à 2 reprises, qui plus est en contractant avec Téhéran, l’honnie. A ce titre, la visite demain 30 avril du chef de l’Etat iranien à New Delhi mérite un intérêt particulier.


Olivier GUILLARD

Directeur de recherches Asie à l’iris

Associé Crisis Consulting


http://www.iris-france.org/docs/pdf/actu_asie/2008-04-29.pdf

Publié dans prs69

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