La nuée porte l'orage

Publié le par Pour la République Sociale

Il y a quelques mois, les principaux oracles de la planète financière multipliaient les communiqués lénifiants sur la crise. En mai dernier, Dominique Strauss-Kahn expliquait au Parlement européen : « Il y a de bonnes raisons de penser que les institutions financières ont révélé l'essentiel [des dégâts], surtout aux Etats-Unis. [...] Les pires nouvelles sont donc derrière nous ». Aujourd’hui Alan Greenspan, ancien président de la Réserve Fédérale, la banque centrale américaine, déclare que nous sommes entrés dans « la pire crise financière qu’ait connu le capitalisme depuis un siècle ».


Quand les pythies se retournent, ça sent vraiment le roussi. Car si la croyance dans la valeur du système financier s’effondre, c’est le système financier lui-même qui sombrera. La preuve par les subprimes. Ces actifs pourris (un subprime est par définition un prêt grevé d’un risque élevé de défaillance de l’emprunteur) n’ont du leur succès qu’à la croyance fabriquée et entretenue par Greenspan lui-même selon laquelle l’immobilier américain était promis à une hausse continue. La cavalerie financière a fait le reste. Chaque nouvel acheteur de titres subprimes provoquait la poursuite de la hausse et renforçait la croyance. Aujourd’hui ce mécanisme fonctionne à l’inverse : la fuite des détenteurs de subprimes accélère la dégringolade des cours. Au final ces titres ne trouvent plus preneur. Ils ne valent plus rien. Et même l’Etat ne peut pas compenser les pertes occasionnées.

C’est ce qui s’est passé avec la faillite de Lehman Brothers. Pendant quelques heures, le gouvernement américain a voulu faire croire qu’en laissant couler la troisième banque d’affaires américaine, il permettait au marché de sanctionner un canard boiteux. Las ! Dès le lendemain, il était contraint de voler au secours de l’assureur AIG. A quelques heures du dépôt de bilan, la Réserve fédérale américaine s'est résolue à prêter à AIG 85 milliards de dollars, alors même que les assureurs ne relèvent pas de son ressort ! Elle recevra en échange 79,9 % de son capital. En bon français cela s’appelle une nationalisation. Deux questions fondamentales se posent alors.

La première question est qui paye ces nationalisations ? La Réserve fédérale fournit des liquidités en échange d'actions. Puis le Trésor américain rachète ces actions en payant avec des emprunts d'Etat. Puisque le pays est en difficulté économique et que l’administration Bush (ni même Obama d’ailleurs) n’a l’intention d’augmenter significativement les impôts, ces dépenses vont creuser le déficit budgétaire et donc la dette américaine. Les interventions de la Fed impliquent donc que les Etats-Unis puissent vivre chaque jour davantage aux crochets du reste du Monde. Or nous savons désormais que ce régime est intenable. Les signes avant-coureurs d’un retournement sont déjà là. La crise des subprimes a révélé la fragilité d’une croissance américaine fondée sur l’endettement. Elle a également accéléré la réorientation des échanges mondiaux. Face à la baisse de la consommation américaine, la Chine a déjà annoncé un plan de relance fondé sur sa consommation intérieure. Si une forte dynamique de croissance interne se mettait en place dans le pays le plus peuplé du monde, ses excédents commerciaux avec les Etats-Unis diminueraient brutalement. Dès lors il faudrait dire adieu aux montagnes de dollars avec lesquelles la Chine rachète les titres de la dette américaine. Plus de dette pour moins d’acheteurs de la dette… le cocktail est explosif. La fragilité de l’économie américaine toute entière éclatera donc aussi sûrement qu’explose aujourd’hui celle de ses banques.

La seconde question concerne la « régulation » du système. C’est devenu une tarte à la crème du Congrès socialiste. Or cette nationalisation par l’Etat américain nous rappelle que le capitalisme est toujours un système hiérarchisé et dès lors régulé par les institutions financières du marché dominant. Le régulateur c’est la Réserve Fédérale et au final l’Etat américain lui-même. Même les libéraux admettent ce besoin de régulation ! Le problème est plutôt qui régule. Acceptons-nous que ce soient des institutions « indépendantes » au service du capital ? Acceptons-nous que ce pouvoir revienne aux Etats-Unis d’Amérique ?

Si nous le refusons cette régulation là, cela implique une stratégie et des rapports de force. La gauche ne convaincra pas le système financier de se soumettre à des institutions contrôlées par la souveraineté populaire au terme d’une aimable discussion entre gens de bonne compagnie. Car un tel changement impliquerait un partage des richesses très différent de celui que produit « spontanément » la régulation actuelle. La gauche ne convaincra pas davantage les Etats-Unis de renoncer à leur hégémonie par la démonstration qu’elle repose sur un régime économique intenable. Les Etats-Unis vont se défendre. Ils le font déjà avec les armes de l’Empire. Danger ! Lorsque les rapports de force entre puissances vacillent, la paix est toujours menacée. La concurrence des impérialismes européens a débouché sur la Première Guerre Mondiale. La crise de 29 a conduit à la guerre de 39. Mieux vaudrait ne pas laisser le système se réguler lui-même. Sinon qui sait où nous mènera cette « plus grande crise que le capitalisme ait connu depuis un siècle » ?

François Delapierre

Publié dans prs69

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